04A-Véronique M.- La chambre du bonheur

La chambre du bonheurDès que la porte de la chambre s’ouvre, ce qui me frappe, c’est le nombre de lits impressionnants. A droite de la porte, un lit pour deux d’un mètre vingt, ne pouvait qu’engager la promiscuité des corps. A gauche, deux lits superposés en tubulure métallique et au fond, un petit lit où un biberon vide se découvre entre les barreaux. La fenêtre montre l’Arc de Triomphe tout proche et tranche avec la vétusteté de cette pièce. Un papier peint d’après-guerre très chargé, tapisse les murs. On y voit des oiseaux, du feuillage, et de grandes fleurs aux motifs bariolés ; en bas, à certains endroits, il se décolle, rongé par l’humidité des hivers successifs. Les motifs sont chargés, mais entre les motifs, des petits dessins d’enfants se devinent. Un poêle bricolé laissant dépasser quelques morceaux de bois, fume. Il fait froid, la fenêtre est pourtant entrouverte, sans doute pour laisser sortir la fumée, et un soleil timide éclaire un peu la pièce. Une ampoule accrochée au plafond a été bricolée par ma mère avec du fil de fer et une jolie dentelle qu’elle a dû découdre d’un de ses chemisiers ; l’ensemble fait son effet et cela donne une atmosphère agréable.

Cette chambre prend vie avec ma mère à la fenêtre, ses deux filles l’entourent et moi dans ses bras.

Mon père, son chapeau sur la tête, probablement prêt à sortir, bricole la TSF pour que ma mère puisse écouter Charles Trenet et ses chanteurs préférés pendant la journée

Du temps a passé, mes deux soeurs se chamaillent pendant que je suce mon pouce, interessée visiblement par cette scène de vie ; je ris quand ma soeur aînée mets une gifle bien appliquée à ma cadette.

Autre moment, mon père rentre du travail avec de vieilles planches qu’il a déniché je ne sais où. Des violettes dans un verre sont posées sur un tabouret transformé en table de nuit grâce à un joli napperon. Ces violettes sont son seul luxe, elle les renouvelle toutes les semaines chez la petite marchande russe, à l’entrée du Parc Monceau, et avec qui elle a sympathisé ; entre russes, le courant s’établit rapidement.

Là, je suis encore dans les bras de ma mère et mon corps est collé au sien comme si la séparation ne s’était pas encore opérée. Corps-encore-en-corps, l’orthographe différent à la diction me fait sourire. Question de corps ! Le corps, ce premier réel entre dedans et dehors, du corps de la mère à la venue au monde, alors, même le cordon coupé, ne veut pas dire que la séparation est tranchée une fois pour toute. C’est un processus long et fastidieux, probablement à refaire encore et encore. Se séparer, s’aliéner, les termes couplés vont, dans un mouvement infini, revisiter ces moments. Le saut à effectuer pour se séparer symboliquement, c’est une marche en escalier, une marche en avant, deux marches en arrière, trois marches en avant.

Bon, une petite fille de trois ans est-elle séparée de sa mère à tous les sens du terme ? En tout cas, elle a besoin de sa mère et de son père pour que cette blessure cicatrise. La faute à la prématurité humaine. Pour ma part, de temps en temps, la cicatrice se fissure, des croûtes se forment et j’ai beau mettre du baume ; j’écris, je procrastine, je m’évade en pensée, je reviens à la tristesse et la phrase du philosophe Clément Rosset me parle :

« Les raisons d’exécrer la réalité ou de l’adorer sont les mêmes(....), la grande différence entre l’homme dépressif ou joyeux me semble résider dans l’appétit de vivre, ce qui peut se résumer à un mot: le désir ».

Mon texte en escalier, il faut que je vous en livre le rébus, car, sinon, c’est incompréhensible.

Une nuit, lorsque j’ai trois ans et quelques mois, je me réveille en entendant des bruits que je ne comprends pas. Je me mets à pleurer et ma grande soeur vient me prendre dans mon petit lit, m’installe sur son lit du haut, m’entoure de ses bras protecteurs et me berce. Mon autre soeur vient nous rejoindre, et nous nous serrons très fort, la couverture sur la tête, nous balançant en rythme. Très vite, la lumière s’allume. La voisine du sixième alertée vient nous chercher et nous nous retrouvons dans un magnifique appartement. Elle nous fait un chocolat chaud mais je pleure car je n’ai pas mon biberon. Pour l’instant, des circonstances tragiques, je ne vous parlerai pas. Et c’est cinquante plus tard que j’oserai retourner sonner au 56 Avenue Hoche. Une voix agréable me demande mes motivations, j’essaie de balbutier trois ou quatre mots d’explications sur les raisons de ma venue et soudain, je me mets à pleurer ! Quelle gourde, à mon âge, d’en être encore là ! Je m’enfuis, honteuse de mon manque de tenue et aussi de courage.

La semaine suivante, après une préparation en béton, monologue bref, mais percutant, texte appris par coeur, je me risque à nouveau à sonner au dit-immeuble. Cette fois, la concierge me comprend et, au son de sa voix, je la sens même empathique. Elle ouvre la lourde porte en chêne agrémentée de poignées en dorure dont on sent qu’elles sont astiquées avec soin tous les jours.

« Ma pauvre dame, bien sûr, entrez, je vais voir si la personne qui habite dans cette chambre devenue « studette »accepte de m’ouvrir »

Nous prenons l’ascenceur et arrivées au sixième étage, nous grimpons à pied celui restant.

Les portes se suivent et se ressemblent, elles sont très rapprochées, signe de l’exiguité des logements.

Je fais appel à ma mémoire, je me souviens surtout que je hurlais quand ma mère voulait que j’aille dans ces toilettes communes, nettoyées à fond par ses soins et situées au fond du couloir. Mais les araignées me faisaient peur et l’on me ramenait dans la chambre, sur mon petit pot émaillé. Maintenant, la concierge me dit que ces lieux d’aisance de l’ancien temps ont été transformé en placard pour que la femme de ménage puisse y entasser aspirateur, plumeau, chiffons, et produits de toute sorte.

L’autre chambre de bonne était « la pièce à vivre ». la seule chose que je vous dirais, c’est qu’elle juxtait la « chambre » dans laquelle nous dormions à cinq et où nous aimions aussi jouer un peu le matin. Ma grande soeur m’a dit que les deux chambres étaient la deuxième et troisième porte en haut de l’escalier.

La gardienne sonne et un jeune homme BC-BG nous ouvre la porte.

J’ai beau faire appel aux restants de ma mémoire, je suis bien dans un autre monde !

Plus rien à voir ! Une pièce refaite à neuf avec cuisine à l’américaine, petite mezzanine avec un lit qui laisse la place en-dessous à un bureau high-tech où trône le sacro-saint ordinateur de dernière génération, une porte a-demi entrouverte laisse apercevoir une douche-lavabo-toilettes avec système de retrait selon les besoins. Un faux plafond avec spots incrustés, nous renvoie au monde d’aujourdhui.

Non, décidément, les années 1950 sont mortes.

Et pourtant, c’est bien là que nous avons ri, pleuré, joué, mes deux soeurs et moi.

Mais, bon, exit le passé et cette ambiance !

Après avoir remercié ce jeune homme sympathique qui m’a laissé entrer dans son intimité, je redescends, un peu chamboulée d’avoir foulé au pied cet immeuble de l’enfance.

Arrivée dans mon antre douillet, je m’écroule dans mon vieux fauteuil anglais et me retrouve dans un moment de vide mémoriel !

Il me faut bien une heure et deux verres de Chateauneuf du pape pour récupérer, le nettoyage à fond de mon appartement pour reprendre pied dans la vie.

Après une nuit agitée où je me bats avec les fantômes de l’oubli, je monte sur un escabeau pour retrouver ce carton poussiéreux plein de photos jaunies qui correspondent à l’époque 1950-1952.

J’ai un peu la nausée de me replonger dans ces souvenirs. Bon, il faut aller jusqu’au bout de ses actes, allez, plongeons dans ce cabinet de souvenirs !

J’ai l’indécence narcissique de m’émouvoir encore de ce bout de chou de 3 ans que je suis et qui sourit à l’objectif. Entre parenthèse, sur un grand nombres de photos, j’ai la culotte qui dépasse ; alors, quoi, j’avais maigri ou perdu tous les élastiques ? Maigri, ça ne me semble pas possible, tant la petite patapouf qu’on appelait « ploumpudding » était déjà bien en chair ! Je penche plutôt pour avoir hérité des culottes de ma sœur de deux ans plus âgée que moi. Et dans ces photos, je ne vois que le bonheur à l’état pur !......C’est tellement trop que je repose le carton jusqu’au lendemain ou plus tard....

Dans ma tête, ce bonheur, je le rejette tant j’ai souhaité qu’il revienne. Alors, ce n’est pas maintenant que je me referais un shoot de bonheur. Digressant dans ma tête sur la question du bonheur :

« Quest-ce que le bonheur ? »

« Le bonheur existe-t-il ? »

« Que faire quand il y en a trop ? »

« Le bonheur peut-il cohabiter avec le social ? »

« Est-ce que le bonheur est un mot adapté à la vie ? »

« Le bonheur est-il le contraire du malheur ? ».................etc,etc !

Je cherche sur mes étagères le livre de Spinoza sur l’éthique et je me dis que décidément, la joie est plus adaptée à la vie que le bonheur, mot qui ne veut pas dire grand-chose. Après ces questions ridicules qui me viennent en rafale, je me rends compte que mes souvenirs sont plus des souvenirs-écrans, car, à 3 ans, qu’ai-je retenu comme images ? Bon, avec ces photos, ça va faire ressurgir une partie de ce passé révolu.

Une photo retient mon attention ; on y voit une grande partie de la chambre( cette photo m’a bien servi pour la décrire au début du texte!), ma mère est à la fenêtre, on voit l’Arc de Triomphe derrière elle, le soleil éclaire ses cheveux, son visage de madone souriant est dans l’ombre et, à sa droite, mes deux sœurs et, dans ses bras, un poupon guigoz qui respire la béatitude ! Là, c’est peut-être un peu trop, ne t’envole pas dans les clichés tout de même ! Complètement conforme à la description première.

Une autre photo apparaît en gros plan du doux visage de ma mère, et moi, encore dans ses bras. Elle a l’air bien fatiguée, malgré l’étincelant sourire à l’objectif. Elle est belle et élégante, malgré les privations de la situation familiale. Sur une autre photo, je retrouve mes deux sœurs qui se chamaillent pendant que je suce mon pouce. Sur la photo d’après celle-ci se met à pleurer, je me mets aussi à pleurer, sans doute un transitivisme sororal !

Tiens, sur une autre, mon père rentré du travail entrepose des vieilles planches dans un coin. L’ampoule accrochée au plafond décrite auparavant. Je retrouve la table de nuit et les violettes que ma mère achetait chez cette fleuriste ambulante, installée devant l’entrée du Parc Monceau où nous allions tous les Dimanche. Sur une autre photo, on voit ma soeur dans les bras de cette fleuriste ; quant à moi, je ne quitte pas le giron de ma mère.

Bon, je vais ranger ce vieux carton et refermer la porte de l’année 52.

Ah, non, encore un mot ; ma grande sœur est au pied de mon lit, chez la dame du 6 éme étage, elle me dit gentiment :

« tu sais, ce matin, maman est morte ».

Véronique Meneghini