04B-Barthélemy D. Gibus

Gibus Encore en retard… Chez mon ami Thomas c’est une habitude. Depuis quinze ans que nous nous connaissons, si j’additionne tous les moments passés à l’attendre, je crois que j’arrive facilement à deux-trois jours. Soixante-douze heures, seul à siroter des verres tout en regardant nerveusement l’horloge de mon téléphone… Au moins, grâce à lui, j’ai le temps de réfléchir et de regarder autour de moi. D’ailleurs, pourquoi m’a-t-il donné rendez-vous dans ce bar ? La Maison Lautrec est le prototype même de ces nouveaux lieux « gentrifiés » de Pigalle. Il y a encore quelques années, c’était Le Lautrec, tout simplement. Un vieux rade tenu par une fraterie Aveyronnaise, l’un des rares établissements du quartier où il y avait encore un flipper et des bornes de jeux électroniques, en réalité des machines à sous clandestines, déguisées en Tetris ou en Solitaire. Situé juste en face d’un bar branché où les places étaient rares à l’heure de l’apéro, nous finissions parfois, mes copains et moi, au comptoir du Lautrec. Là par défaut, nous le savions et la faune interlope des lieux le savait aussi, mais nous étions toujours bien accueillis. Et au milieu de ces blousons de cuir fatigués, de ces voix de gros fumeurs et des tatouages home made, nous avions l’impression, le temps de quelques bières bon marché, de faire partie d’un Paris en voie de disparition ; le Paris canaille qui était là bien avant les « happy hours », les cantines vegans et les kebabs gastronomiques. Pour nous, fils de bourgeois de l’ouest Parisien, c’était le grand frisson. Ils nous arrivaient même d’échanger quelques mots avec des habitués qui finissaient souvent par nous payer un whisky. Le frisson quoi.

Mais aujourd’hui, Le Lautrec n’est plus un rade. C’est une « Maison ». Finit les pintes de bière à quatre euros, ici on sert désormais des cocktails hors de prix dans une ambiance feutrée, artificielle et volée aux années cinquante. Canapés en velours vert, comptoir en marbre, luminaires en bois exotique qui tamisent une clientèle trop bien sapée… C’est beau mais c’est faux. Assis sur un tabouret de bar trop confortable pour être honnête, et sirotant un Old Fashion à vingt balles, je remarque pourtant, à l’autre bout du comptoir, un vieux qui fait tâche dans ce décor de série Netflix. Le teint gris, blouson de cuir, les cheveux clairsemés, plaqués en arrière et les mains lestées par des bagues à chaque doigt. A chaque fois qu’il prend une gorgée de son whisky, je devine sous une imposante gourmette en or, un tatouage grossier, à l’encre délavée. L’homme finit par s’apercevoir que je le dévisage et nos regards se croisent. Ses yeux sont bleus, perçant comme deux aiguilles. Au bout de quelques secondes, je tourne la tête, sans même l’avoir décidé. Le regard plongé dans mon verre, je devine pourtant qu’il continue de me fixer quand soudain, il s’adresse à moi d’une voix rauque, presque malade.

- Pourquoi tu me détronches toi ?

« Détroncher », une expression de voyous des années quatre-vingt qui m’en dit un peu plus sur mon compagnon de comptoir, mais le ton avec lequel il prononce cette phrase ne m’incite pas à faire d’avantage la causette. Un peu décontenancé, je réponds :

- Ah je ne vous regarde pas, j’étais dans mes pensées, désolé.

Mais lui ne lâche pas le morceau.

- Te fous pas de ma gueule, j’ai bien vu que tu me détronchais ! Alors c’est quoi le

problème ?

Diplomate, je tente une nouvelle approche.

- J’ai simplement cru que je vous connaissais. Je venais souvent dans ce bar avant qu’il change de propriétaire et j’ai eu l’impression de vous y avoir déjà vu, c’est tout…

Tout en se levant pour se rapprocher de moi, il me répond :

- Bah voilà donc tu me détronchais ! J’suis pas fou ! Faut dire les choses !

Maintenant assis à côté de moi, il fait signe au serveur de lui remplir à nouveau son verre et me regarde, un sourire au coin des lèvres. De près, son âge me frappe, il doit bien avoir soixante-dix ans, ne respire pas la santé mais m’inspire quand même la trouille. Il a beau flotter dans ses fringues d’une autre époque, je sens qu’il peut à tout moment m’exploser son verre au visage si je dis un mot travers. Du coup, je m’économise et le laisse parler.

- Alors comme ça tu venais au Lautrec toi ? Avec ta p’tite gueule d’ange ?

- De temps en temps ouais… Mais ça a bien changé.

- Ah tu parles que ça a bien changé ! Mais y’a pas qu’ici hein ! Avant, dans la rue, y’avait que des bars à tapin et maintenant, y’a que des bars à pédé.

Nerveux, je laisse échapper un ricanement pendant qu’il reprend, tout fort

- Non parce que c’est quand même un sacré bar à pédé ici non ?

Derrière le comptoir, le serveur jette tout à coup un œil dans notre direction, ce qui ne lui a pas échappé. Mon acolyte échange donc avec lui, non sans une certaine moquerie.

- Dis donc, ils sont mignons tes tatouages là !

Le serveur, sentant tout le mépris avec lequel le vieux le considère, accepte sans broncher et se remet tranquillement à essuyer ses verres. Devant moi, deux Pigalle sont face à face. D’un côté, le serveur hipster à la barbe parfaitement taillée, les manches de sa chemise négligemment relevées pour laisser apparaître ses tatouages, et de l’autre, le marlou de Paname. En mauvais état certes mais encore debout. L’un m’exaspère, l’autre me fout les jetons, je choisis la peur sans hésiter.

Le vieux continue, tout en déboutonnant le haut de sa chemise.

- Moi aussi j’en ai des tatouages ! Mais moi c’est du cousu main attention !

Il laisse apparaître le haut de son torse où les dessins et les inscriptions se superposent comme un vieux mur de graffiti. Il referme sa chemise et se tourne vers moi.

- Tu sais où je les ai faits mes tatouages ?

- Non

- Au placard !

Si j’avais un doute, me voilà maintenant certain du pédigrée de mon acolyte. Je lève la tête en guise de réaction et lui, reprend.

- Je suis sorti hier de vingt-trois ans et onze jours de placard…

- Ah putain !

Je laisse échapper ces deux mots qui ne traduisent pas seulement ma surprise. Vingt-trois ans de taule… On est loin du coups et blessures où même du petit vol à main armée. Là c’est du lourd, et sans doute du trop lourd pour moi mais je suis déjà enlisé dans nos échanges. Comme si la vraie conversation pouvait maintenant commencer, il me sourit et me tend une poignée de main.

- Je m’appelle Gibus.

Je lui serre la main à mon tour.

- Moi c’est Barthélémy.

- Barthélémy… T’es corse ?

- Non pas du tout

- Dans le temps je connaissais pas mal de corses qui s’appelaient Barthélémy. C’est Mimi ton surnom ?

- Non moi c’est plutôt Bart.

- Bah moi je vais t’appeler Mimi.

Je souris, c’est comme ça que m’appelaient mes parents et mes frères et sœurs. Gibus reprend la parole.

- Je vais te raconter mon histoire Mimi, et après tu vas l’écrire. Ca te dit ?

Je me vois mal lui refuser quoi que ce soit alors j’accepte, sans trop savoir où tout ça va m’emmener. Gibus m’apporte rapidement une bribe de réponse avec une question.

- T’as de la monnaie sur toi

- Euh… Un peu ouais

- Parfait. On va commencer par aller se faire sucer et je te raconte tout après.

Voilà… Ca y est, il veut m’emmener au bordel… L’adrénaline monte, mon cœur bat dans mes tempes et je me mets à paniquer. Je suis dans la merde et pendant que je cherche la bonne formule pour m’extirper de cette situation, une main tape sur mon épaule. Je tourne la tête, c’est Thomas qui a fini par arriver avec une heure de retard. Je n’ai jamais été aussi heureux de le voir. Honteux, il s’excuse une énième fois.

- Mon pote je suis désolé, j’ai eu une vraie galère mais je vais t’expliquer.

Tellement rassuré de le voir, je ne lui en veux pas une seule seconde.

- Aucun problème ! De toute façon j’étais en train de parler avec mon copain Gibus.

Soudain, je me retourne mais Gibus a disparu.

Thomas, ne comprenant pas :

- Gibus ?

Un mélange de soulagement et d’incompréhension m’envahit.

- C’est dingue y’avait un vieux type à côté de moi mais je ne sais pas où il est passé…

- Bart, j’ai vu personne à côté de toi quand je suis entré.

- Ah mais si y’avait un type je t’assure ! Un vieux gangster qui sortait de taule et qui a commencé à me raconter sa vie. Avant que t’arrives il voulait même me trainer dans un bordel.

Thomas me regarde en silence et fronce les sourcils. Je prends donc le serveur à témoin pour lui prouver que je n’ai rien inventé.

- Monsieur, y’avait bien un type à côté moi, on est d’accord ?

Le barbu me répond avec certitude.

- Ah moi je n’ai vu personne en tout cas…

Et Thomas de se moquer :

-Dis donc faut plus que je te laisse tout seul toi !

- Ecoute je comprends pas ce qu’il se passe mais je t’assure que j’étais avec un type. Je l’ai quand même pas rêvé merde !

Thomas, toujours dans la moquerie.

Okay donc je te prends un coca ? C’est bien un coca non ?

A la recherche de certitude, je décide donc de sortir mon téléphone et de faire une recherche sur Google. Un « Gibus » qui a fait vingt-trois ans de taule, on doit bien en parler quelque part. Sans savoir comment m’y prendre, je tape « Gibus, gangster, prison » dans la barre de recherche. Très vite, je tombe sur un article du Parisien de la veille, dont le titre me laisse sans voix.

Le caïd Gilbert Béna dit « Gibus » est décédé d’un cancer à la prison de la santé après vingt-trois ans de détention.

Je ne comprends plus rien. J’ouvre rapidement l’article et dévore les premières lignes.

L’un des derniers voyous à l’ancienne s’est éteint aujourd’hui, à l’hôpital carcéral de la prison de la santé, à l’âge de soixante-quatorze ans. « Gibus », tombé pour complicité de meurtre, jeux clandestins, proxénétisme et association de malfaiteur dans le cadre de la fameuse guerre des machines à sous à la fin des années quatre-vingt dix, était considéré comme un parrain de Pigalle. Après une arrestation controversée et un procès qui ne fera jamais totalement la lumière sur son rôle dans cette affaire, « Gibus » s’était muré dans le silence, et décède d’un cancer de la langue, tout un symbole. « Yeux bleus » emporte ainsi avec lui son histoire et sa vérité.

Me sentant pâlir comme si j’avais vu la mort en face, je commence à envisager l’inenvisageable, le surnaturel, avant de me reprendre. Après tout peut être que je l’ai rêvé. Peut-être que « mon » Gibus n’est pas celui du Parisien. C’est simplement une coïncidence, je ne vois pas d’autre explication logique.

Mais si ce n’était pas le cas ?

Je crois que j’ai bien besoin d’un coca…

Barthélemy D.