04B-Marie-France de M- Nuit de talc

nuit de talc6h du matin, le 21 juin… L’avion se pose à l’aéroport de New-Delhi. Dès les premiers pas sur le tarmac, la moiteur s’empare délicieusement de mon corps, bonheur indescriptible… Je retrouve mon Inde, ma terre nourricière et la promesse d’une semaine de bonheur intense après les tourments passés aux côtés d’un époux pathologiquement pervers. Une heure s’écoule avant de pouvoir sauter dans un taxi, et me voilà enfin à la porte de mon hôtel favori : le Center Point. A l’entrée se tient, hiératique, le garde sanglé dans son costume bleu marine gansé de ruban doré aux poignets et au col. Il arbore, selon l’usage, une coiffe avec aigrette lui conférant une fière allure. Le cœur battant, je me dirige vers le comptoir en souhaitant de tout cœur qu’il reste une chambre libre… Ouf, le réceptionniste me reconnaît et m’en octroie une me convenant à merveille, avec salle de bain en marbre.

Après deux heures de repos sous l’œil de mon dieu favori, Shiva, me voilà requinquée pour partir flâner au Marché Tibétain, et à l’Emporium lui faisant face. Les trottoirs exhalent une odeur d’urine abominable contrastant avec les parfums capiteux des indiennes croisées en chemin. Ces femmes parées de saris aux couleurs éclatantes, se distinguent par une grâce, une douceur, une féminité, rares. Le port des saris donne un aspect de reine, même à la pauvreté… Les bougainvillées habillent avec élégances quelques avenues à la propreté indiscutable, la caste des balayeurs croisés ci et là, se montrant particulièrement efficaces dans la capitale. Après un rapide déjeuner, je ne résiste pas au plaisir d’aller ensuite flâner à Connaught Place et découvrir ses galeries d’art.

De retour dans ma chambre avant le dîner, mon œil est attiré par une splendide corbeille de fruits déposée sur la console. Très appréciable surtout quand il fait plus de 40 degrés dans la journée. Alors, rien de meilleur que la chair d’une pêche délicatement parfumée, ou qu’une grappe de raisin sucré à souhait, mes papilles en rugissent de plaisir. Me voilà fin prête pour aller dîner avec mon grand ami, le docteur Alexander, quand je me heurte à Sunil, le garçon d’étage qui me demande si je suis « happy » avec les fruits qu’il m’a offert. Evidemment, je réponds aussitôt par un hochement de tête et fouille immédiatement ma poche pour en sortir un échantillon de Shalimar. En effet, les indiens raffolent du parfum.

- Vous aimez le parfum ?

- Oui, répond Sunil tout sourire, en constatant la marque magique à ses yeux, souligne-t-il : Guerlain !

Et je lui plante mon présent dans la main en m’envolant vers mon rendez-vous…

Rentrée à onze heures du soir, après un délicieux dîner au Bengali Market, je découvre au pied de la porte intérieure de ma chambre, une clé manifestement déposée à mon intention. Dois-je prendre ce geste pour une invitation ? Quel toupet ! Pour qui me prend-on ? Ce ne peut être que le garçon d’étage, ce Sunil… Il est hors de question de recevoir cet individu dans mon intimité. Furieuse, je m’empare de la clé, ressors précautionneusement dans le couloir et, guidée par le numéro de son porteclé, la dépose au pied de sa porte. Et je rentre, telle une petite souris, dans ma chambre à coucher. Je me prépare à aller sagement rejoindre Morphée, le dieu des songes qui m’accompagne si parfaitement depuis toujours. Je ne peux m’empêcher de sourire en pensant à la tête du coquin qui va m’attendre longtemps…. En tout cas, une bonne partie de la nuit avant de s’endormir !

Mais un discret toc-toc me surprend. Puis redouble. Hélas ! Je bondis vers la porte et Sunil se tient devant moi, avec un présent à la main : une boîte de talc.

- Pour vous remercier pour le merveilleux parfum…

- Il ne fallait pas….

Il entre dans ma chambre sans y avoir été invité et dépose le talc sur la console. Il m’invite à l’ouvrir afin d’en percevoir l’odeur. Je me sens obligée de m’exécuter :

- Merci, il sent très bon, dis-je sur un ton convaincu.

Soudain, je le vois autrement que dans son accoutrement professionnel et indiscutablement, ses vêtements de ville le mettent plus en valeur. Un sourire honnête éclaire son visage cuivré, faisant ressortir une bouche aux lèvres divinement ourlées, un nez droit encadré par des yeux étirés en amandes, bordés de longs cils soyeux. Sa chevelure, noire de charbon, soigneusement brossée, est magnifique, à rendre jaloux tous les chauves de la planète. Quel bel homme… Avant même que j’ai pu dire Ouf, Sunil s’empare de la boite de talc, saupoudre une partie de mon avant-bras et la masse doucement. Sidérée, je contemple cette scène animée par cette main si brune sur ma peau si blanche. Comment ose-t-il ? Une invasion de réactions trotte, galope dans mon cerveau. Je ne sais comment réagir, c’est la première fois que je me trouve dans une telle situation. Et voilà que la main brune remonte le long de mon bras. Je m’aperçois dans la glace :

- Je vous remercie pour votre attention… Mais je dois dormir, j’ai un programme chargé demain.

- Demain est un autre jour. Les indiens vivent le moment présent.

- Je comprends… dis-je, sous le charme de cet homme qui continue à me caresser.

Vais-je céder au désir qui lentement mais sûrement me gagne ? Néanmoins, mille bonnes raisons de rester sage se bousculent dans ma tête, s’opposant au diablotin fourchu qui ne cesse de murmurer : il n’y a pas de mal à se faire du bien… Et soudain, le portable sonne, brisant tout le charme : Mon mari m’annonce une terrible nouvelle : notre deuxième fils a eu un grave accident de mobylette… mais l’opération s’est bien passée et ne nécessite pas mon retour en France. Je pleure à chaudes larmes en apprenant combien il a souffert. La communication dure dix minutes.

Sunil, en apercevant mon visage noyé de larmes, tourne les talons et s’éclipse : au même moment que moi, il comprend que l’heure n’est plus au désir mais à la tristesse. Le destin vient de trancher à ma place.

Cependant, une question m’empêche de m’endormir immédiatement : Comment le bel indien a-t-il pu me rejoindre aussi vite dans ma chambre, après mon retour ? Qui l’a prévenu ?

Dorénavant, chaque fois que je rentre le soir à l’hôtel, j’adresse un regard furibard au réceptionniste de nuit que je soupçonne être de mèche avec Sunil !

Mais vingt ans plus tard, la boite de talc trône toujours dans ma salle de bain…

Marie France de Monneron