04B-Véronique M. mauvaise rencontre

Elle se promenait aux Buttes Chaumont car il faisait très beau et puis, c’était suffisamment près de chez elle pour qu’elle y aille à pied. Ce superbe mois de Mai l’emplissait d’une joie intense car le soleil, en lui caressant les joues, la mettait à nouveau dans le monde. L’alerte était passée, le virus, après avoir fait des milliers de morts, dont des proches de sa famille, faisait partie du passé. Elle pouvait maintenant circuler librement et cela la rendait euphorique ! Les gens se souriaient à présent, cela changeait radicalement du mois précédant, car les regards méfiants des rares passants qu’elle croisait en allant prendre l’air, une heure, pas plus, et à pied, avec papier et carte d’identité , donnait à ses sorties l’impression du malheur. Alors qu’elle se dirigeait vers la porte principale, à côté de la clinique de la Fondation Rothschild, un homme d’un certain âge la croisant dans la descente, l’aborda. Comme il avait l’air bien élevé, et que son visage fatigué était amène, elle écouta ce qu’il lui disait. « Vous aussi, vous profitez du soleil ? Vous avez bien raison, les premières fleurs de muguet commencent à sortir, il serait dommage de ne pas assister au spectacle».

Elle crut que c’était une façon de la draguer, mais comme elle avait largement dépassé la soixantaine, elle douta de la chose ! Après tout, qu’est-ce que je risque, j’ai du temps à revendre et il a une voix bien placée qui donne envie qu’il en dise un peu plus. Elle avait été tellement privé de liberté qu’un peu de conversation avec un inconnu qu’on peut approcher à moins d’un mètre lui plaisait.

« Oui, vous avez raison, je me sens pousser des ailes, j’ai envie de danser, de rire, de chanter, pas vous ? ».

« Oh, moi, vous savez, je ne suis pas enclin naturellement à l’extase, mon ordinaire est plus répétitif que le vôtre, je fais toujours pareil, mais jamais de la même façon. » Sa réponse laconique ne l’engagea pas à le questionner plus avant et elle continua à marcher à ses côtés. De toute façon, elle était très bavarde et habitant seule, elle n’était pas mécontente d’être à deux. Elle parla longtemps, lui racontant sa vie en détails. Brusquement, il l’interrompit et lui dit : « je vous attends à 19h ». Puis il disparut rapidement. Elle réalisa alors qu’elle ne connaissait pas le lieu de rendez-vous. Bon, tant pis, j’ai déjà passé une bonne après-midi, je rentre à la maison.

Sur le chemin du retour, alors que le feu passe au vert et qu’elle doit traverser, elle se sent prise d’une violente douleur à la poitrine. Elle s’assied sur le banc à proximité ; ça va aller, se dit-elle, je suis à deux minutes de chez moi. Elle regarde sa montre machinalement, il est 18h59 ! Dans une minute, elle sera morte, terrassée par un infarctus.

Véronique M.